“L’Église devrait davantage tenir compte du contexte dans lequel sera reçue sa parole”
Interview de Dominique Quinio, directrice du quotidien La Croix
par une paroissienne de Sainte-Bernadette à Chaville.
Anne Viry : Comment voyez-vous la place de la presse écrite chrétienne face aux médias électroniques et audiovisuels ?
Dominique Quinio : La presse écrite d’identité chrétienne, comme la presse écrite en général, a un rôle essentiel à jouer face à l’instantanéité de l’audiovisuel. On compte sur l’écrit pour expliquer, mettre en perspective, approfondir, prendre du recul, faire le tri entre l’important et l’accessoire... Notamment sur les questions complexes que l’actualité met en lumière, comme la bioéthique, par exemple. Face à Internet, là encore, la presse écrite peut remplir un rôle d’assurance : ce média propose des tombereaux d’informations, sans qu’on sache toujours d’où elles proviennent. La « signature » d’un journal de presse écrite peut être une garantie de confiance. Aux journaux chrétiens (et aux chrétiens en général), d’être présents sur Internet et d’y prendre toute leur place. Ils y sont, d’ailleurs, d’ores et déjà.
Trouvez-vous que les responsables de l’Église aux différents niveaux s’y prennent bien pour communiquer avec les médias ?
Il y a, désormais, dans l’Église de France un vrai savoir-faire de communication, de la conférence épiscopale aux diocèses, en passant par les mouvements ou les associations. Mais les « récepteurs » du message ont eux aussi changé. Il y a de moins en moins de journalistes spécialisés dans les questions religieuses. Pour beaucoup, le monde catholique (la religion en général) est une planète inconnue, avec une organisation et un vocabulaire incompréhensibles. En outre, dans l’Église souvent, on répugne à mettre en avant une personne, à « peopoliser » un événement : c’est un groupe, une équipe qu’il faut mettre en valeur ; on veut rester discret, anonyme... Et puis on craint de ne pas être compris. Or, comme dans toute communication, l’échange avec les médias implique de prendre un risque, celui du « mal-entendu ». Il faut l’assumer.
Quant aux messages du magistère romain, ils sont souvent difficiles à décrypter. La forme longue de la plupart des textes est exigeante pour des médias soucieux de trouver « la » petite phrase, l’extrait qui fait mouche. Il n’y a plus, comme autrefois, la médiation des clercs entre le texte venu de Rome et les fidèles. Le texte leur « tombe dessus », en direct, par le filtre des médias généralistes. Du coup, on n’en retient souvent que la phrase polémique et non le sens profond. L’émetteur d’un message, quel qu’il soit, devrait davantage tenir compte du contexte dans lequel sera reçue sa parole.
Quels sont les messages ou points de vue de notre Église qui passent mal ou ne passent pas du tout ? Selon vous, quelle est en est la cause ?
Que les messages soient dérangeants, faut-il s’en étonner ? S’ils étaient confortables, faciles à vivre, ça se saurait ! Une prise de parole inspirée par l’Évangile, ce n’est pas de l’eau tiède. Sur les questions morales, cela coince parfois. Sur la contraception, les divorcés-remariés, l’homosexualité, ça passe mal, y compris parmi les chrétiens... Peut-être ces interventions sont-elles parfois ressenties comme obsessionnelles sur les problèmes de morale sexuelle. Il est vrai que les engagements « sociaux » de l’Église, tout aussi présents, sont moins relayés. Sur l’immigration, la mondialisation, la dignité de l’homme au travail, etc.
Mais pour en revenir à la morale privée, je pense qu’on gagnerait à employer un langage plus en empathie avec les personnes, qui dise des « oui » plutôt que des « non », qui renvoie chacun à l’arbitrage de sa conscience. Attention aux mots qui blessent et condamnent !
Trouvez-vous que les chrétiens se manifestent assez sur les grands médias de notre société laïque ?
Il faut renverser la question, car on ne s’invite pas sur ces médias ; ce sont ces médias qui invitent. Ils recherchent des personnalités marquantes, des actions spectaculaires... Mais ces invitations peuvent être des pièges, pour des débats où il est difficile de s’exprimer dans la nuance, avec la raison plus que dans l’émotion. C’est un exercice auquel il faut se former et pour lequel certains ont plus d’aptitude, ou plus d’appétit, que d’autres.
Quel est le point sur lequel nous devrions, nous catholiques, porter prioritairement notre effort de communication ?
Nous devons faire œuvre de pédagogie. Il faut bien mesurer le degré d’ignorance ou de non familiarité de beaucoup de nos contemporains avec les choses de la religion : le vocabulaire, les rites et, surtout, les fondements de la foi. Deuxième ardente obligation : rayonner, vivre l’espérance dont nous prétendons témoigner, expliquer que notre foi chrétienne aide à vivre.
Il faut accepter de passer par des témoins, des médiateurs, des gens qui portent sur eux ce en quoi ils croient, et qui acceptent d’être mis en avant, non pas comme donneurs de leçon, mais comme des passeurs. Et nous ne devons pas nous agacer de cette vedettarisation. La Parole, des paroles, des signes, des témoins : cela fait plus de 2000 ans que le message du Christ se transmet ainsi d’homme en homme, d’âge en âge. Tout change et rien ne change.
Propos recueillis par Anne Viry
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