Même les saints ne peuvent plaire à tout le monde !
Les saints incompris
Saint Christophe, saint Antoine de Padoue, sainte Rita, saint Nicolas, saint Sébastien et sainte Thérèse de Lisieux ont eu droit, chacun, à une pleine page dans Le Monde, entre le 25 et le 31 juillet dernier. Le Monde n’est pas devenu subitement mystique et encore moins catholique ! L’idée était de discourir sur « l’usage des saints ». Des réflexions intéressantes, des précisions historiques, des détails sur les légendes ou sur la dévotion aux saints, des plaisanteries et de l’ironie mais, en résumé : les canonisations et « l’usage des saints » sont cousus de fil blanc. Les catholiques qui vénèrent les saints et les prient sont « pieux ou banalement superstitieux ». Chacun peut exprimer son point de vue, même à propos des saints. J’exprime le mien sur ces articles : l’auteur n’a à peu près rien compris à ce que sont la sainteté et la dévotion aux saints selon la foi catholique. Tous les saints lui pardonnent car il ne voulait pas faire de la théologie catholique !
Des bienheureux dérangeants
Le 3 octobre dernier, Jean-Paul II a suscité des réactions en béatifiant quatre chrétiens. Passe pour la bienheureuse Maria Ludovica de Angelis, car c’est une religieuse qui s’est occupée des pauvres en Argentine. Passe aussi pour le Bienheureux Pierre Vigne, un prêtre évangélisateur au XVIIIe siècle. Selon les critères mondains, le trappiste Joseph Marie Cassant, mort à 25 ans en 1903, n’a pas d’intérêt. Pour lui, c’est pire que pour Thérèse de Lisieux, dont Le Larousse dit qu’elle « mena une vie sans relief ». Ce moine n’a rien fait d’extraordinaire et était complètement inconnu. Dans la prière et la vie fraternelle, il s’est totalement donné au Christ. Les choses se gâtent avec la bienheureuse Anne-Catherine Emmerick. Pensez donc, elle a eu des visions et même des stigmates ! Ses visions auraient inspiré le film de Mel Gibson sur la Passion. Un comble ! La catastrophe arrive avec le cinquième : Charles 1er de Habsbourg. Un empereur qui a échoué dans ses tentatives de politique de paix et a cherché, à plusieurs reprises, à reprendre le trône dont il avait été chassé. Les empereurs et les autres responsables politiques qui ont échoué ne devraient pas avoir de place au paradis (toujours selon les critères mondains !). Qu’une polémique ait surgi en Autriche, on peut le comprendre. On voit bien par qui et pourquoi l’événement risque d’être récupéré. Peut-on pour autant titrer : « Charles 1er, le dernier des Habsbourg, béatifié à Rome dans la dérision »[1] ? Autant dire que le Pape est inconscient et que les longues et minutieuses enquêtes qui précèdent une béatification sont, elles aussi, cousues de fil blanc. La Vie a suivi la même direction avec d’étonnants arguments, tandis que Famille Chrétienne et France Catholique ont soutenu l’initiative de Jean-Paul II. Il y a souvent des différences entre Pèlerin, Témoignage Chrétien, Réforme, Famille Chrétienne, France Catholique, La Vie. Heureusement, sinon nous aurions un seul hebdomadaire. Quel dommage ce serait pour le fragile, difficile et indispensable équilibre entre unité et diversité parmi les chrétiens de France ! Mais la sainteté dépasse toujours de beaucoup les diverses tendances de la presse chrétienne !
Réussite, équilibre et sainteté
Dieu seul est Saint et la sainteté est sa vie en nous. Elle commence donc au baptême. A nous de la laisser grandir, autrement dit de laisser Dieu prendre toute sa place dans notre vie. Nos péchés ralentissent, freinent, bloquent notre sainteté. Le pardon de Dieu la restaure et nous repartons pour avancer en trébuchant. C’est le combat spirituel.
Selon la foi catholique, la sainteté ne se confond pas avec la perfection morale, et encore moins avec la réussite dans la vie. Nous verrons peut-être un jour la canonisation d’un chef d’entreprise du XXIe siècle qui a fait faillite, mais qui, vivant toujours uni au Christ, a toujours cherché loyalement la justice. Nous verrons peut-être canoniser un époux ou une épouse, dont la vie de couple n’a pas semblé une réussite, mais qui a vécu ses épreuves en union avec le Christ dans un pardon toujours offert. Saint Benoît Joseph Labre, vagabond autant que pèlerin, toujours en recherche de Dieu, eut une vie qui, selon les critères de la société, fut aussi un échec, alors qu’il vécut une parfaite union à Dieu. Je connais des personnes handicapées mentales qui, selon tous leurs moyens, sont des évangiles vivants. Tant d’hommes et de femmes n’auront pas trouvé au cours de leur vie un équilibre social, professionnel, affectif ou sexuel minimal, mais se seront livrés au Christ totalement à travers beaucoup d’épreuves et peu de joies. De tout leur possible, ils auront aimé, laissant ainsi la sainteté grandir en eux.
La sainteté ne se mesure pas, ne se compare pas. La bienheureuse Mère Teresa se trouve au paradis à côté d’autres chrétiennes parfaitement inconnues en dehors de leur entourage immédiat et qui, chaque jour, ont accueilli dans leur vie la Pâque du Christ (Litanie des Saints ; Mission de France). A chacun sa vocation, mais les voies de la sainteté sont multiples et adaptées à la vocation de chacun (Jean-Paul II). Les saints sont parmi nous. La sainteté est en nous.
Programmer la sainteté ?
« Tous les fidèles du Christ, quels que soient leur état ou leur rang, sont appelés à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité » (Lumen Gentium). « Rappeler cette vérité élémentaire, en en faisant le fondement de la programmation pastorale dans laquelle nous nous engageons au début du nouveau millénaire, pourrait au premier abord sembler quelque chose de peu opérationnel. Peut-on “programmer la sainteté” ? Que peut signifier ce mot dans la logique d’un plan pastoral ? En réalité, placer la programmation pastorale sous le signe de la sainteté est un choix lourd de conséquences. Cela signifie exprimer la conviction que, si le baptême fait vraiment entrer dans la sainteté de Dieu au moyen de l’insertion dans le Christ et de l’inhabitation de son Esprit, ce serait un contresens que de se contenter d’une vie médiocre, vécue sous le signe d’une éthique minimaliste et d’une religiosité superficielle. (Jean-Paul II ; Lettre pour le nouveau millénaire).
1er novembre : Bonne fête à tous les saints du ciel et de la terre !
Gérard Daucourt
Évêque de Nanterre
[1] Le Monde du 29 septembre 2004
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