
Le
débat sur le foulard en France a fait apparaître peut-être plus encore que
ne l'avait fait apparaître la pratique croissante du Ramadan, le besoin pour
un certain nombre de jeunes musulmans de s'affirmer comme musulmans dans une
société où les repères religieux musulmans n'existent quasiment pas.
Un contexte de recherche identitaire
Le débat sur le foulard en France a fait apparaître peut-être plus encore
que ne l'avait fait apparaître la pratique croissante du Ramadan, le besoin
pour un certain nombre de jeunes musulmans de s'affirmer comme musulmans dans
une société où les repères religieux musulmans n'existent quasiment pas.
En effet, beaucoup de musulmans n'ont pas reçu de leurs parents l'héritage
religieux que ceux-ci avaient reçus. Très peu connaissent les principes de
leur religions de l'intérieur, très peu savent lire le Coran et donc accomplir
les prières par eux-mêmes. Beaucoup de ceux qui pratiquent le Ramadan ou de
celles qui portent le foulard islamique ne pratiquent pas les cinq prières
rituelles, voire parfois, ne connaissent même pas la shahâda (1), premier
pilier de l'islam. Pourtant ils souhaitent dans cette société française où
la religion est reléguée à la sphère du privé, pouvoir dire leur différence
et retrouver ces racines qui leur échappent. La pratique du ramadan ou le
port du voile apparaissent alors d'abord comme une la volonté de marquer leur
appartenance à la communauté. Pour la grande majorité des musulmanes qui portent
le voile, ce foulard ne signifie ni la volonté de se renfermer sur soi, ni
la volonté de se montrer agressives vis-à-vis des non-musulmans : il veut
permettre, tout en vivant pleinement dans le monde, de retrouver ou de garder
ces repères qui leur permettre de vivre et de dire leur appartenance à la
communauté musulmane dans un tel contexte.
Face à cela, un certains nombre de chrétiens se sentent démunis et, si certains,
en réaction souhaitent aussi manifester plus clairement leur identité chrétienne,
d'autres peuvent se sentir agressés par ces revendications identitaires. Pour
beaucoup, l'augmentation de femmes voilées dans les différents quartiers apparaît
comme le signe d'un repliement sur soi de la communauté musulmane et d'une
montée de l'islamisme qui correspondrait avec la montée de la violence islamiste
sur la scène internationale. Dans certains quartiers, les revendications alimentaires
de certains musulmans ont rendu impossible les invitations chez les chrétiens
qui ne posaient aucun problème il y a quelques années… Dès lors, l'idée de
dialogue avec les musulmans fait peur : peur de déranger, peur de se heurter
à l'intolérance, peur de ne pas pouvoir vraiment dialoguer.
Côté musulman, le christianisme qui marque encore culturellement la vie en
France peut sembler lui aussi parfois omniprésent, au point que certains musulmans
vivent leur situation de minorité comme une situation de danger pour leur
foi. Du coup, certains ont l'impression qu'en entrant en dialogue avec des
chrétiens ils risquent de devoir renier leur propre foi ou leur propre identité.
D'autres qui voient de nombreux chrétiens, ou supposés chrétiens, avoir laissé
de côté leur pratique religieuse et parfois aussi leurs principes religieux,
ont peur que le relativisme ambiant qui règne dans la société française ne
les atteigne à leur tour et préfèrent prendre les devants en affirmant haut
et fort leur foi.
On se demande si, dans ce cadre, le dialogue entre musulmans et chrétiens
est encore possible : Ne risque-t-il pas de se bloquer sur des crispations
identitaires ? Si on arrive à aller au-delà, le dialogue ne risque-t-il pas
d'entraîner une perte de l'identité religieuse ? Car ces bien aujourd'hui,
malgré ces risques, que nous devons nous engager dans ce dialogue entre chrétiens
et musulmans. Il est donc important de bien situer en quoi le dialogue avec
l'autre met en jeux notre identité chrétienne ou musulmane… en quoi les repères
identitaires sont-ils nécessaires au dialogue et en quoi peuvent-ils devenir
dangereux pour le dialogue et même pour la foi ?
Dialoguer en affirmant ses repères de foi
Disons-le tout de suite le dialogue entre chrétiens et musulmans ne nécessite
pas de "brader" sa foi pour trouver un maximum de points communs entre les
deux religions ; un tel relativisme ne pourrait qu'entraîner une dévalorisation
des deux religions et n'enrichira ni les uns, ni les autres.. Au contraire
on ne peut dialoguer avec l'autre que si l'on est soi-même décidé à approfondir
sa propre religion en se laissant questionner par l'autre. Et là, autant le
dire, on se trouvera rapidement en manque de repères : on aura besoin d'aller
creuser, dans notre propre religion, ce que peuvent vouloir dire les expressions
et les gestes de notre foi quotidienne. Lorsque le musulman dira au chrétien
: "comment peux-tu dire que Jésus est fils de Dieu ?", il faudra sans doute
que ce dernier aille approfondir cette notion et creuser ce qui, dans son
expérience de foi, lui permet de dire cela. Le dialogue entre chrétiens et
musulmans n'est donc pas tant d'abord la recherche d'un consensus que la possibilité
de découvrir ce que l'autre peut vivre et, grâce à cela, approfondir sa propre
relation à Dieu. Pris comme cela, le dialogue entre chrétiens et musulmans
n'est pas risqué : il ne peut que permettre un approfondissement et une meilleure
compréhension de la foi et de la pratique. En s'approfondissant, le dialogue
pourra permettre d'explorer ensemble les richesses des religions de chacun
et profiter au musulman comme au chrétien pour élargir leur vision de Dieu,
forcément limitée par leur histoire. Il convient donc que le chrétien qui
veut dialoguer avec un musulman soit un chrétien engagé dans ses convictions
de foi, qui n'hésite pas à montrer son appartenance religieuse, qui est désireux
d'approfondir sa foi chrétienne… et c'est justement pour cela qu'il est prêt
à voir comment d'autres vivent leur foi en Dieu… Cela ne pourra qu'enrichir
sa propre expérience de Dieu.
Pour cela il ne faut pas avoir peur de dire sa foi et ses convictions et même
de s'appuyer sur des gestes et des expressions traditionnelles de notre foi.
L'affirmation claire n'est donc pas un obstacle au dialogue, elle est même
nécessaire… mais attention, elle peut aussi être dangereuse si le dialogue
ne consiste pas en un véritable échange, mais en une démonstration de force.
Dans ce cas les repères identitaires, mis en avant ne sont plus seulement
des repères, mais risquent de devenir des remparts qui empêcheront tout échange
et tout dialogue.
Le risque des affirmations identitaires
D'un côté comme de l'autre, un geste, un pratique, une affirmation de foi
qui serait mise en avant comme un rempart derrière lequel on se réfugie pour
que ce soit l'autre qui renonce à ses convictions, ne peut pas porter du fruit,
ni pour le chrétien, ni pour le musulman. Ceci est valable pour les gestes
et les pratiques, comme pour les affirmations de foi :
- Si je fais ostensiblement mon signe de croix de manière à montrer aux autres
que moi je suis chrétien et qu'en conséquence j'estime que les autres qui
ne font pas de signe de croix (qu'ils soient musulmans ou non) ne sont pas
intéressants pour moi ; le signe de croix ne sera pas pour moi ce qu'il doit
être, (un signe pour faire vivre ma relation avec Dieu), mais au contraire
il deviendra un signe de renfermement qui dira tout le contraire de ce qu'il
devrait dire. De même, si un jeune fille musulmane qui décide de porter le
foulard se met à se renfermer et à ne plus parler à ses copines sous prétexte
qu'elles ne portent pas le foulard où ne sont pas musulmanes, elle porter
un signe qui sera complètement contradictoire avec une des premiers principes
de sa religion qui est de témoigner de la miséricorde de Dieu. Le signe religieux,
au lieu d'être un repère pour nous aider à nous situer en chrétien ou en musulman
deviendra un rempart contre l'autre.
- Il en est de même dans les affirmations de foi, même si c'est plus subtil
à comprendre. Si un chrétien a pour unique but de convaincre le musulman que
Jésus est Fils de Dieu, il risque d'aller vers une triple impasse : d'abord
il ne parviendra pas au résultat parce qu'il n'aura pas au préalable cherché
à expliquer ce que peut signifier " Fils de Dieu " pour lui-même et pour le
musulman. D'autre part il se sera tellement figé sur cette expression qu'il
l'aura sans doute déformée en voulant que l'autre adopte ce que lui-même a
compris de l'expression "Fils de Dieu". Troisièmement il risque de bloquer
définitivement le musulman sur cette expression, faisant de Jésus une sorte
d'obstacle au dialogue alors qu'il devrait en être le principe même. De même
si le musulman exige que le chrétien commence avant tout par reconnaître que
Muhammad est un prophète, il risque de bloquer définitivement le chrétien
dans son désir de comprendre ce que peut être l'islam et il risque de faire
de Muhammad un obstacle dans la découverte de l'islam, ce qui est le contraire
même de ce que veut être Muhammad pour les musulmans.
Autrement dit, si nos repères de foi, que ce soit des "pratiques" (gestes,
rites, vêtements, signes…) ou des affirmations, deviennent des refuges dans
lesquels nous nous abritons pour ne pas entrer véritablement en relation avec
l'autre, nous risquons de faire de ces repères identitaires des remparts contre
l'autre, qui non seulement ne vont pas favoriser le dialogue, mais au contraire
vont rétrécir notre propre compréhension des autres et de Dieu. Au lieu de
permette une ouverture de notre foi à Dieu et aux autres, cela provoquera
une fermeture aux autres et un rétrécissement de notre foi que l'on va caricaturer
dans les signes ou les paroles que l'on utilisera. Un peu comme un homme qui
possède un territoire immense plein de merveilleux paysage et qui se cantonnerait
dans sa petite maison, tout volets fermés, par peur d'être dérangé par celui
qui possède le terrain d'à côté. Non seulement il ne pourra jamais faire profiter
l'autre de la beauté de son terrain qu'il n'entretient pas, mais en plus il
ne pourra pas lui-même en profiter et petit à petit quand on lui demandera
de parler de son terrain, il ne parlera que de l'intérieur de sa maison.
Dans les cas extrêmes, ce renfermement sur ses principes pourra devenir une
crispation tellement forte qu'elle pourra même engendre de la violence : violence
parce qu'on ne supportera pas que l'autre ne soit pas comme-nous, ou violence
car on voit en l'autre l'ennemi qui vient menacer nos idées et notre foi…
Conclusion
Dialoguer c'est accepter de faire un pas en avant vers l'autre, de la même
manière que Dieu a accepté de faire un pas en avant en notre direction pour
que nous puissions le rencontrer. De ce point de vue, si le dialogue nécessite
de conserver ses repères, il faut que ces repères puisent être des tremplins
pour la rencontre.
Notes :
(1) Le musulman doit proclamer régulièrement : "J'atteste qu'il n'y a pas
de Dieu en dehors de Dieu et que Muhammad est son envoyé", c'est le premier
pilier de l'islam.
Henri de La Hougue
Enseignant à l'Institut de science et de théologie des religions (Institut
catholique de Paris), Membre du service diocésain des relations avec
l'Islam
Article paru sur www.theologia.fr